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B2 - Médecine religieuse et médecine rationnelle

Participants :
Robert Alessi ; Véronique Boudon‐Millot ; Marie‐Hélène Congourdeau ; Paul Demont ; Vincent Déroche ; Joëlle Ducos ; Jean Gascou ; Alessia Guardasole ; Michel Kaplan ; Stavros Lazaris ; Caroline Magdelaine ; Brigitte Pitarakis.

- 1. Médecine des sanctuaires, médecine populaire et médecine rationnelle
La question des rapports entre médecine dite rationnelle (adjectif employé ici avec toutes les précautions nécessaires quand il s’agit de la pensée antique et dont il appartiendra de donner une définition précise) et médecine magico‐religieuse se pose dès les premiers écrits médicaux conservés. En effet, avant la naissance de la médecine rationnelle, de tradition hippocratique, il n’y avait pas de distinction nette entre des procédés dits rationnels et d’autres qui seraient religieux ou magiques. Et c’est seulement à partir d’Hippocrate (Ve/IVe s. av. J.‐C.) que s’établit une distinction
nette entre médecine rationnelle et médecine magique ou religieuse.

De ce point de vue, le traité fondateur est celui Sur la maladie sacrée, à savoir l’épilepsie, dont l’auteur hippocratique s’emploie à
démontrer qu’elle n’est ni plus divine, ni plus humaine qu’aucune autre maladie. Cette médecine rationnelle ignore la thérapeutique populaire contemporaine et se construit autour d’une méthode qui donne la première place à l’observation et à l’interrogatoire du malade. L’histoire de la médecine a donc longtemps opposé médecine rationnelle et médecine magique ou religieuse, selon un schéma sans doute trop figé pour être exact. De fait, la médecine antique ne peut être réduite à la seule activité rationnelle des médecins. En réalité, parallèlement à cette médecine dite rationnelle, une médecine religieuse s’épanouit avec les guérisons miraculeuses, notamment dans les sanctuaires d’Asclépios. Des études récentes ont d’ailleurs commencé à attirer l’attention sur cette situation et sur l’existence non pas d’une seule, ni même de deux, mais de trois médecines concurrentes : une médecine rationnelle, une médecine religieuse et une médecine magique populaire recourant aux amulettes et à la pratique des incantations qui n’a jamais cessé de se manifester. Toutefois les frontières entre ces trois médecines sont floues et ces trois domaines n’ont jamais fait l’objet d’une étude comparative exhaustive. Le présent projet se propose donc d’explorer les conditions socio‐culturelles et le contexte historique qui ont permis l’émergence en Grèce, au Ve siècle avant notre ère d’une médecine rationnelle hippocratique de tradition occidentale, en la confrontant aux pratiques magico-religieuses contemporaines qui ont accompagné sa naissance et son développement, mais aussi, dans une perspective comparatiste, aux pratiques de la médecine babylonienne et égyptienne. Les recherches sur les textes magiques pharaoniques en particulier ont récemment évolué dans le sens d’un élargissement tant synchronique (recherche de structures rhétoriques communes entre des textes magiques pharaoniques et des textes religieux du monde sémitique) que diachronique (réflexion sur la mise en contact de la pensée magico‐religieuse de l’Égypte pharaonique avec le monde hellénistique).

En recourant à l’étude des données littéraires, papyrologiques et archéologiques, on s’interrogera sur l’existence d’une opposition souvent décrite entre médecine rationnelle et médecine magico‐religieuse et on se demandera si un véritable antagonisme entre médecine religieuse des sanctuaires et médecine rationnelle des Asclépiades a vraiment existé. L’ultime étape de cette enquête consistera à comprendre comment et pourquoi, en revanche, les Pères de l’Église, comme les médecins rationalistes, ont condamné les procédés magiques employés par les sorciers et les guérisseurs, alors même qu’ils admettaient les miracles du Christ, nouveau dieu médecin (Christus medicus) dont le pouvoir se prolonge par les miracles des saints (Thècle, Cosme et Damien, Cyr et Jean, Michel, Thérapon, Artémios, Isaïe). Notons que les recueils de ces miracles écrits dans l’Empire byzantin, notamment à Constantinople, présentent longuement les pathologies, les séjours des malades et l’organisation de l’espace sacré dans les sanctuaires où la guérison miraculeuse s’obtient par incubation.

L’enjeu de la recherche portera sur douze siècles d’histoire de la médecine, depuis la naissance du corpus hippocratique au Ve siècle avant notre ère jusqu’au VIIe siècle après.

- 2. Le partage des savoirs et les oppositions religieuses
La transmission de la médecine grecque (principalement Galien) vers les cultures syriaque puis arabe est bien connue. On connaît moins le mouvement inverse qui se produisit à partir du Xe siècle, c’est‐à‐dire la traduction d’oeuvres médicales arabes en grec par des médecins byzantins. De nombreux traités de médecine arabe (par ex., le traité de Razi sur la variole et la rougeole, le Zad al‐Musafir d’Ibn al‐Gazzar, des traités d’Avicenne sur les urines ou sur le pouls, des collections de remèdes), eux‐mêmes souvent tributaires de la médecine grecque antique, furent traduits en grec dès le Xe ou le XIe s. Cette activité, qui fut essentiellement l’oeuvre de médecins byzantins, est quasiment absente des sources narratives, mais de nombreux manuscrits médicaux en donnent une image très précise. On peut à travers eux appréhender la pratique des médecins byzantins, ainsi que la collaboration entre médecins arabes et grecs. On pourra envisager de publier la traduction de plusieurs préambules de ces traductions, ou d’introductions de chapitres, qui nous renseignent sur les motivations des traducteurs, leurs méthodes de travail et les tentatives d’adaptation à la culture byzantine, par une christianisation des allusions religieuses.

L’intérêt de la médecine arabe pour l’anatomie, ou « science de la dissection » (`ilm at‐tašrī), fut évident, comme le montre le fait que le traité de Galien sur les Administrations anatomiques, perdu pour moitié en grec, a été intégralement conservé en arabe. Le scrupule religieux de la société islamique s’est aussi opposé à l’étude de l’anatomie humaine ; cette question de l’interdiction religieuse est très importante, comme le montrent les nombreuses allusions qu’y fait Farābī dans son Traité de rhétorique ; mais elle mérite d’être étudiée aussi bien dans le domaine arabe que dans le domaine grec. Anatomie – pratique réelle ou bien débats savants autour des textes galéniques ? – et scrupule religieux sont donc dans des rapports pour le moins complexes, comme on le voit chez Ibn Abī Usaybi`a, qui rapporte l’opinion d’Averroès selon qui celui qui s’occupe d’anatomie ne fait autre chose que démontrer l’oeuvre de Dieu.

L’étude et la pratique réelle de la dissection dans l’antiquité grecque et dans le monde arabe qui en reçoit l’héritage, abordée sous l’angle des facteurs politiques, sociaux intellectuels et religieux qui ont pu créer des conditions tantôt favorables tantôt défavorables, pourraient donc donner lieu à un colloque avec comme intitulé possible : « L’anatomie dans l’antiquité grecque et le monde arabe : entre débats intellectuels et tensions religieuses ».

 
Sorbonne Université
Orient Méditerranée - UMR 8167
Paris Sorbonne Université
Sorbonne Université - Université Paris 1
École Pratique des Hautes Études
Centre Léon Robin sur la pensée antique
Patrimoines et Langages Musicaux
Institut de recherche et d'histoire des textes
Archéologies d'Orient et d'Occident et textes anciens (AOROC) - UMR8546

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