Menu | Contenu | Retour | Actualités | Progression | Rechercher | Pied de page | Accessibilité | Plan du site | Accueil
Retour à l'accueil
Imprimer la page |

B1 - Rationalité et religion

Responsable : Jean‐Baptiste Gourinat

Participants : Agnès Bastit ; Sylvie Denoix ; Joëlle Ducos ; Jean‐Baptiste Gourinat ; Suzanne Husson ; David Lefèbvre ; Françoise Micheau ; Sébastien Morlet ; Olivier Munnich ; Pasquale Porro ; Marwan Rashed ; Houari Touati ; Stéphane Toulouse ; Cristina Viano ; Anca Vasiliu.

- 1. Si la philosophie occidentale, en dépit de sa longue histoire et de ses nombreuses transformations, présente une continuité profonde depuis son apparition en Grèce au VIe siècle avant J.‐C. jusqu’à l’époque contemporaine, qui se réfère encore à ses concepts fondamentaux, il n’en va pas de même de la religion. Le christianisme rompt de manière radicale avec les présupposés et les pratiques du polythéisme grec qui, s’il subsiste comme une référence philosophique et culturelle majeure (« la guerre des dieux », chez Max Weber), nous est évidemment en tant que tel devenu étranger, notamment quand on prend en compte sa dimension cultuelle. Pourtant, la relation qu’entretient la philosophie grecque à la religion grecque inaugure une problématique et des formes de réflexions qui jouent un rôle capital pour le devenir de la conscience religieuse non
seulement en Grèce, mais de manière générale dans le monde occidental. Il est vrai que la réflexion philosophique, en Grèce, n’eut jamais d’impact social à proprement parler avant l’apparition du
christianisme. L’attaque lancée, dans le dernier tiers du Ve siècle avant J.‐C., par les forces traditionalistes contre des penseurs accusés d’athéisme (Anaxagore, Protagoras, Socrate) constitue un épisode exceptionnel dans l’histoire de la relation entre religion et philosophie grecque pendant la plus grande partie de son histoire, que le grand historien et collègue de F. Nietzsche, Jacob Burckhardt, a pu décrire dans son Histoire de la culture grecque comme un moment de
« modernité » (i.e. de tension et d’affrontement) au sein d’une Antiquité qui, dans l’ensemble, a laissé la plus grande liberté de pensée à des philosophes qui ne représentaient aucun danger
politique réel. Si l’étude de la relation entre religion et philosophie dans la longue durée de l’histoire grecque, outre l’intérêt intrinsèque qu’elle présente, est d’une importance capitale pour comprendre
le devenir moderne de la religion (et pas seulement de la religion chrétienne), c’est qu’elle donne à voir comment se sont forgés les instruments conceptuels, les modèles argumentatifs, les stratégies
d’attaque et de défense, qui ont été ensuite mis en œuvre, dans un paysage religieux et social complètement transformé par l’avènement du christianisme et son institutionnalisation.

Le présent projet consiste à explorer de manière systématique les modalités de cette relation, en suivant plusieurs lignes de réflexion interconnectées mais relatives à différents corpus.

  • 1. Il s’agira d’abord de comprendre la genèse et suivre les avatars de ce que Varron, dans sa classification des formes de religion, appellera la « théologie naturelle », en analysant en particulier le statut des théologèmes dans la pensée des penseurs présocratiques.
  • 2. Il s’agira ensuite de dégager les critères au nom desquels les différentes écoles philosophiques, à partir de Platon, articulent leur critique de la religion héritée.
  • 3. On s’interrogera sur la manière dont les philosophes grecs, qui pour la très grande majorité d’entre eux, entendent épurer la religion plutôt que la détruire, réinscrivent dans un projet politique ou social différents aspects de l’héritage religieux. On mettra ici l’accent sur les pratiques allégoriques et plus généralement les phénomènes de sécularisation (le terme étant ici entendu comme le réinvestissement dans un champ non religieux de pratiques et de contenus religieux), mais aussi sur le rôle que la contestation des pratiques religieuses traditionnelles a pu jouer dans l’élaboration des utopies cyniques ou stoïciennes.
  • 4. On s’intéressera enfin aux pratiques occultes, et notamment à la tradition alchimique, en essayant de comprendre, dans son cas, comment se pose le problème de la relation entre le rationnel et l’irrationnel.

Les principaux corpus étudiés seront :

  • a. le corpus des penseurs présocratiques, notamment à la lumière de deux découvertes papyrologiques importantes qui ont renouvelé, à propos de l’orphisme et d’Empédocle, le débat sur la relation entre « philosophie naturelle » et religion dans la Grèce archaïque (Papyrus de Derveni, Papyrus de Strasbourg).
  • b. le corpus platonicien, avec deux volets :
    • une analyse des Lois dans la perspective du présent projet, donnant lieu d’une part à une interprétation interne (l’ultime dialogue de Platon, qui comporte une inflexion théologique forte, est aussi un modèle éminent de réintégration d’éléments traditionnels filtrés au sein d’une utopie politique), d’autre part à une enquête externe sur les citations des Lois chez les Pères de l’Église. Dans cette même optique d’interprétation interne aux dialogues platoniciens, il convient d’analyser également certains passages de la République, du Phèdre et du Banquet. Platon y intègre des mythes, des « théologèmes » et des références aux pratiques religieuses, en même temps qu’il indique les modalités de l’interprétation et les usages pour une approche philosophique et politique du phénomène religieux. De même en ce qui concerne la cosmologie du Timée et l’élaboration d’une théologie et d’une anthropologie censées rompre avec le modèle dit « archaïque ». Ces dialogues sont les plus couramment cités par les apologistes, les pères et les théologiens chrétiens des IVe‐IXe s. et servent de référence dans la polémique avec l’hellénisme autant que dans l’élaboration des doctrines théologiques (Trinité, déité) et anthropologiques (corps‐âme).
    • une étude plus ample, à mener en relation avec les spécialistes de la patristique, sur la christianisation de Platon, les rapports des chrétiens à la « théologie naturelle », et plus largement la réflexion chrétienne de l’Antiquité sur les rapports foi‐raison. Pour un usage politique de la théologie avec références au corpus platonicien, une analyse du corpus carolingien mettrait en lumière les contours de la première réflexion occidentale sur le rapport entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique.
  • c. les théologies d’Aristote et des Stoïciens, qui, à différents degrés et niveaux, ont joué le rôle décisif que l’on sait dans la reprise de l’héritage grec par la doctrine chrétienne. C’est notamment aux stoïciens que l’on doit les premières tentatives revendiquées d’interprétation allégorique de la théologie grecque traditionnelle : le mépris affiché pour les « superstitions de bonne femme » (superstitiones anilae) de la religion grecque et les « corruptions » hésiodiques préparent la désaffection du paganisme, tout en se combinant à une interprétation non littérale des mythes, des pratiques cultuelles et des représentations des religions grecques et orientales, interprétation dont Cicéron et Cornutus gardent la trace. Parallèlement la théologie physique des stoïciens, avec le rôle qu’y jouent le logos et le pneuma‐spiritus, prépare la construction philosophique des religions juive et chrétienne qui trouvent dans le stoïcisme une partie non négligeable de leur système de représentations.
  • d. le corpus des auteurs alchimiques. L’alchimie, pratique qui paraît emblématique de l’irrationalité aux yeux des modernes et qui emprunte parfois aux traditions religieuses, est en fait à étudier comme une forme de rationalisation de l’univers selon des études récentes qui ont renouvelé notre approche de la relation entre science et magie.



- 2. Les chercheurs occidentaux ont par ailleurs longtemps soutenu l’idée d’une différence essentielle entre l’Occident, seul héritier véritable de la culture grecque humaniste, et un Orient islamique incapable de cette pensée réflexive et universaliste, mais depuis quelques décennies s’affirme la thèse d’une assimilation féconde de l’héritage grec par l’Islam et d’une filiation « araboislamique » dans l’héritage culturel occidental : une part de l’héritage classique grec est transmise, discuté et réélaboré par le monde arabe. Il s’agira ici donc de poser la question de l’existence d’un humanisme musulman en apportant des données nouvelles, et d’étudier au passage les tensions
entre cette assimilation de l’héritage antique et les deux autres filiations du monde islamique, arabité et islamicité.

 
Sorbonne Université
Orient Méditerranée - UMR 8167
Paris Sorbonne Université
Sorbonne Université - Université Paris 1
École Pratique des Hautes Études
Centre Léon Robin sur la pensée antique
Patrimoines et Langages Musicaux
Institut de recherche et d'histoire des textes
Archéologies d'Orient et d'Occident et textes anciens (AOROC) - UMR8546

© Labex Resmed - 2014