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A1 - Conversions et controverses

Participants :
Stéphanie Anthonioz ; Marie-Françoise Baslez ; André Binggeli ; Marie-Hélène Blanchet ;Philippe Bobichon ; Anne Boud’hors ; Françoise Briquel-Chatonnet ; Sulamith Brodbeck ; Matthieu Cassin ; Muriel Debié ; Vincent Déroche ; Cécile Dogniez ; Bernard Flusin ; Philippe Gelez ; Robert Hawley ; Catherine Jolivet-Lévy ; Fabienne Jourdan ; Vassa Kontouma-Conticello ; Sébastien Morlet ; Olivier Munnich ; Annliese Nef ; Laïla Nehme ; Annick Peters-Custot ; Vivien Prigent ; Marie-Patricia Raynaud ; Guillaume Saint-Guillain ; Madeleine Scopello ; Olivier Sevin ; Daniel Stökl Ben Ezra ; Mihaela Timus ; Eric Vallet ; Constantin Zuckerman.

La conversion a plusieurs sens qu’il faut éclaircir. Il ne s’agira pas ici de ce changement radical dans la conduite et la disposition morale qui caractérise l’adhésion à une religion. Ceci vaut sans doute pour la période contemporaine, où la religion est considérée – notamment en Occident – comme une opinion librement choisie pour laquelle nul ne saurait être inquiété. Il ne s’agira pas non plus de la conversion‐métanoia ou conversio qui consiste à approfondir sa foi et à restructurer sa personne dans une démarche de repentir ou de pénitence. La conversion retenue sera en revanche, selon la définition limpide de Littré, « l’action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie ».
Une fois la conversion définie, il faut lui reconnaître dans les mondes antiques, médiévaux et contemporains de la Méditerranée toute sa complexité et sa diversité. La conversion est autant un
bouleversement émotionnel et spirituel de l’individu que le passage encadré et motivé d’une famille ou d’une communauté vers une autre religion.
Par ailleurs, les modalités de l’adhésion à une croyance présentent des différences radicales d’un type de religion à l’autre. On a souligné (notamment dans l’étude de « la conversion africaine » à l’époque contemporaine, qui offre de nombreux parallèles avec notre thème) les différences induites par les cultes dits « païens » (religions
de la coutume, du lignage, du polythéisme) d’une part et les religions missionnaires (religions du Livre, de salut, de la foi) de l’autre. Le cheminement au sein de polythéismes et le passage d’une religion « païenne » à une religion du Livre ne sauraient correspondre à la même expérience de conversion.
Qu’il s’agisse d’une rupture ou d’un processus continu, « la conversion apparaît comme beaucoup plus complexe, incertaine, ambivalente, ménageant continuité et discontinuité, adhésion et malentendu, docilité et ruse », comme l’écrit André Mary1.

Les spécialistes de la Méditerranée et du Proche‐Orient antiques et médiévaux ont posé depuis plusieurs années la question de la conversion et étudié son versant littéraire – qui fait défaut à d’autres aires géographiques –, à savoir la controverse. Trois éléments principaux seront ici retenus pour structurer son étude : la confrontation, la division interne, la littérature de controverse.

- 1. Confrontation : les religions les unes face aux autres
Il s’agit là de procéder chronologiquement dans l’analyse des processus de conversion. Si les religions traditionnelles de l’Antiquité sont en perpétuelle évolution, c’est que les cultes et les figures divines voyagent. Le panthéon égyptien peut ainsi être étudié comme un ensemble intégrateur de divinités d’origines étrangères, comme Astarté ou Rashap, mais aussi comme exportateur de figures égyptiennes, notamment vers le monde phénicien ou grec, comme Hathor ou Isis. Lorsque des formes de culte anciennes perdurent, comme celui des bétyles (aérolithes) attesté du Proche‐Orient de l’époque amorrite à l’Arabie du début de notre ère, il faut se poser la question de la transformation du culte dans un nouveau cadre religieux (christianisme, islam) ou de la résistance de pratiques anciennes face au changement.

  • Dans le cadre pluraliste du monde égyptien comme du monde gréco‐romain, se pose une question méthodologique (évoquée ci‐dessus) : peut‐on parler de « changer de religion » quand on adopte une nouvelle divinité ou quand on favorise un culte par rapport à un autre ? La notion de changement n’est pas nécessairement adaptée à toutes les époques, ce qui mérite réflexion : ne s’agit‐il pas plutôt souvent d’accumuler les appartenances religieuses ? Une nouvelle approche de la diffusion des cultes orientaux dans le monde gréco‐romain doit permettre de dépasser l’opposition dichotomique et réductrice entre polythéisme plastique et assimilateur, d’une part, et monothéismes intransigeants et prosélytes d’autre part.
  • Le changement religieux crée des réactions adverses à l’intérieur des sociétés qui le perçoivent comme destructeur des équilibres communautaires. Ce thème de la violence religieuse, celle de l’État persécuteur comme celle des communautés entre elles, doit permettre d’explorer le sujet de la persécution comme méthode de mission. Une monographie est prévue sur la manière dont les chrétiens sont devenus persécuteurs au IVe siècle, mais le sujet doit être étendu aux pressions exercées sur les chrétiens en terre d’islam et sur les Juifs en terre chrétienne ainsi que sur les hérétiques.
  • Pour les chrétiens d’Orient, on peut identifier en Orient trois périodes où la problématique de la conversion est particulièrement pertinente : du IVe s. à la fin du VIe s., l’anéantissement progressif du paganisme par le christianisme ; du IVe s. au IXe s., une coexistence Juifs‐chrétiens avec des phases de conflit violent ; à partir du VIIe s. la cohabitation entre les chrétiens d’Orient et leurs conquérants musulmans, arabes puis turcs : cette chronologie est étudiée par le biais des ouvrages de controverses (voir plus bas).
  • L’étude des changements de religion implique aussi l’histoire des missions de conversion : un cas sera particulièrement étudié, celui des entreprises de la papauté d’un côté dans le cadre des Croisades, de l’autre face aux Mongols chamanistes, bouddhistes ou « nestoriens » à travers les sources orientales et latines (les bulles et la correspondance de Nicolas IV adressées aux Mongols), notamment les œuvres de missionnaires comme de Riccolo de Monte Croce.
  • Cette partie s’ouvre également à une étude régionale et à deux études se prolongeant jusqu’à l’époque contemporaine. La première concerne le passage d’une religion à une autre dans le cadre de la Sicile et l’Italie méridionale et vise à étudier les continuités et discontinuités entre les dominations successives (byzantine, arabe, normande, angevine, aragonaise) et les contextes matériels qui accompagnent ce passage (processus d’islamisation, maintien d’un monachisme de rite grec, évolutions iconographiques). La question de l’« islam de seconde expansion » sera traitée par l’étude de l’islamisation des Mongols d’Iran, sous les Ottomans dans les Balkans, et dans les mers de l’Asie du Sud‐Est depuis la fin du XIIIe siècle jusqu’à nos jours, avec dans les deux cas les aspects économiques, les liens entre identité religieuse et identités politique, sociale et nationale. Ces perspectives géographiques et chronologiques élargiront les horizons intellectuels de notre démarche.

- 2. La division : les conversions au sein d’une mouvance religieuse
Une variante essentielle du sujet retenu est celle de la conversion au sein des tendances ou des mouvements, qu’on évitera d’appeler hérésies. Pour le judaïsme, on étudiera les tendances et les groupes dans le judaïsme palestinien plus particulièrement sous l’angle des messianismes juifs. L’étude portera également sur :

  • la gnose et le manichéisme
    Dans le paysage composite des premiers siècles, la gnose développe des rapports conflictuels avec l’Église dont la doctrine se fixe progressivement à travers la réflexion des Pères. Par l’analyse concomitante des sources gnostiques de première main en langue copte (les codices de Berlin et d’Oxford, le corpus de Nag Hammadi et le codex Tchacos, récemment découvert) et de la documentation hérésiologique grecque et latine, on peut retracer les contours historiques et sociaux d’une polémique de nature essentiellement spéculative. Sur le terrain du manichéisme occidental, une plus grande quantité de documents issus des conflits religieux entre adeptes de la religion de Mani (sources coptes) et responsables de la Grande Église (Acta Archelai, Contra Fortunatum et Contra Felicem d’Augustin) peut permettre de fixer les points fondamentaux d’une controverse où chacune des deux parties prétend représenter le « vrai chrétien ». À une époque plus récente, la querelle arienne puis les divisions christologiques permettent d’appréhender la formation d’une théologie, voire d’une orthodoxie. L’édition et la traduction française d’un texte fondamental de la controverse arienne (Grégoire de Nysse, Contre Eunome III) ouvrent la voie à une étude d’ensemble des procédés de controverse et notamment de la forme littéraire de la réfutation au sein du christianisme à partir du IVe s.

- 3. La littérature de controverse, d’apologie et de dialogue
Un point central du projet sera l’étude, l’édition et la traduction de textes produits dans le cadre des discussions entre membres des différentes religions ou de différents courants, soit pour défendre sa religion, soit pour attaquer ou réfuter celle de l’autre.

  • Judaïsme et hellénisme
    La Septante est le champ d’observation privilégié de la rencontre entre le judaïsme et l’hellénisme. Première traduction de la Bible en grec, la Septante manifeste une fidélité absolue à son original hébraïque, mais également des options de traduction qui en infléchissent le sens. Au sein du polymorphisme textuel que présentent les témoins de la Bible hébraïque (existence de recensions distinctes pour un même livre biblique), la version grecque reflète un modèle tantôt très ancien, tantôt réélaboré. L’investigation notamment porte sur la riche réception de la Septante : la critique textuelle, le projet du traducteur et les associations littéraires, la réception de la traduction au sein de la littérature apocryphe, dans les « versions‐filles » de la Septante (orientales et occidentale) et surtout chez les commentateurs juifs (essentiellement Philon d’Alexandrie) et – majoritairement – les exégètes chrétiens d’origine alexandrine ou antiochienne, nourris de la tradition grecque. La grande entreprise de traduction du texte grec de la Septante en langue française (18 volumes dans la collection « La Bible d’Alexandrie », de 1986 et 2010) doit être poursuivie, en abordant désormais les grands prophètes.
  • Controverse hellénisme‐christianisme
    Ce chapitre s’attachera à la pensée grecque face au christianisme (Celse, Porphyre, Julien), au développement de la réflexion sur le mal chez Plotin en réaction à la pensée gnostique, et à l’apparition du dualisme dans le cadre de la confrontation avec les religions orientales (Plutarque et Numénius). Il s’accompagne du projet de réédition, pour la CUF, des fragments de Porphyre de Tyr contre les chrétiens et de l’édition, pour la collection des Sources chrétiennes, d’une apologie comme la Démonstration évangélique et les Extraits prophétiques d’Eusèbe de Césarée. Controverse christianisme‐judaïsme. La coexistence conflictuelle entre Juifs et chrétiens est largement connue par les textes de controverse. La parution récente de nouveaux documents rendant compte du débat entre Juifs et chrétiens dans l’Antiquité (notamment des dialogues écrits par des chrétiens) permet de porter un regard neuf sur l’histoire de cette production littéraire. Le projet portera avant tout sur les traités composés contre les Juifs, et notamment les dialogues dont la richesse, tant pour l’historien que pour le philologue ou l’historien des dogmes, mérite encore d’être découverte. La controverse prend des formes spécifiques à Byzance avec d’une part des textes spécialisés dans la polémique antijudaïque, d’autre part la question des baptêmes forcés (en 632 avec la tentative de l’empereur byzantin Héraclius, dans les années 860 avec celle de Basile Ier). Tirer au clair certains documents polémiques est du plus grand profit : dans la littérature byzantine circule un groupe de textes apparentés qu’on appelle faute de mieux le Dialogue de Papiscus et Philon, avec une variante longue, dite Disputation d’Anastase. Les contenus de cette polémique trouvent un fort écho dans les recueils de l’époque en forme de Questions et réponses qui reflètent bien les préoccupations quotidiennes, en particulier celles d’Anastase le Sinaïte vers 700 (traduction en cours par une équipe de l’UMR 8167) et celles dites Ad Antiochum ducem, apparentées aux précédentes. La réciprocité de cette littérature à partir du XIIe siècle est mise en évidence par l’étude des écrits de controverse avec le christianisme composés par des juifs, en hébreu ou dans les langues vernaculaires dans l’Occident chrétien et par celle de textes chrétiens rédigés par des Mendiants et/ou des convertis très bien informés de la tradition juive.
  • Controverse christianisme‐islam
    La pratique littéraire des disputationes entre Juifs et chrétiens est reprise et adaptée à la discussion avec l’Islam. De grands penseurs sont mobilisés qui écrivent des dialogues véritables ou reconstitués opposant un chrétien et un musulman : Jean Damascène (en grec et en arabe), Théodore Abû‐Qurra, Denys bar Salibi (en syriaque) qui écrit contre les Juifs et les musulmans, mais aussi contre les autres confessions chrétiennes (nestoriens, melkites, arméniens, etc.), le Dialogue anonyme d’Abraham de Bet Hale avec l’émir Maslama sur la foi d’Abraham (en syriaque), jusqu’au dialogue de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue (1391‐1425) avec un Turc en cours de traduction (en grec). Un autre texte syriaque anonyme, mi‐apocalypse, mi‐recueil traditionnel de Testimonia, se place entre la tradition apocalyptique qui fleurit en syriaque au lendemain des conquêtes islamiques et les traités de controverse postérieurs du IXe siècle ; son édition documentera la transmission et l’évolution de cette littérature. Ajoutons le projet de commenter et traduire en français pour un large public les fatwas d’Ibn Taymiyya (1263‐ 1328) dans lesquelles ce théologien et juriste condamne l’islam des Mongols (après leur conversion « officielle » en 1295) ainsi que l’ouvrage qu’il a consacré à la réfutation du christianisme au profit de l’islam.
  • Controverse Byzantins‐Latins
    Pour le dialogue entre Latins et Byzantins, on étudiera le passage d’intellectuels byzantins à l’Église romaine à travers le cas de Dèmètrios Kydonès : traduction de son Apologie aux Grecs orthodoxes où il justifie sa décision. Une étude porte sur la réception de Thomas d’Aquin à Byzance et particulièrement la traduction en grec de son œuvre. Enfin, on envisagera la conception comparée grecque et latine du schisme, la question de l’Union des Églises et de son rejet par Byzance.
  • Martyres en terre d’islam
    Nous avons conservé, pour les VIIIe‐IXe s., quelques passions de néomartyrs chrétiens face à l’islam. Ces textes, en grec ou dans d’autres langues, ont souvent pour cadre la Palestine, ou, plus largement, la Syrie‐Palestine. Intéressants pour les rapports entre le christianisme et l’islam, ils le sont aussi pour notre connaissance des communautés et des monastères chrétiens à cette époque. ll serait utile de réunir ce petit corpus de taille mesurée et de le rendre accessible à un large public tout en menant un travail de critique sur les textes eux‐mêmes, à cause des problèmes de datation qu’ils posent, et une réflexion plus large sur les processus de conversion à l’islam dont ils sont les témoins.

Outre la publication d’ouvrages académiques, on créera ainsi une collection de traductions avec introduction et annotation destinée à un public non spécialiste pour faire connaître cette très
abondante littérature.

 
Sorbonne Université
Orient Méditerranée - UMR 8167
Paris Sorbonne Université
Sorbonne Université - Université Paris 1
École Pratique des Hautes Études
Centre Léon Robin sur la pensée antique
Patrimoines et Langages Musicaux
Institut de recherche et d'histoire des textes
Archéologies d'Orient et d'Occident et textes anciens (AOROC) - UMR8546

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